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mercredi 5 décembre 2018

Se situer délibérément en dehors de la littérature...


Bien sûr qu'ils vont compter tes adverbes, tes malgré que, et mesurer la taille de tes ellipses... c'est leur métier...
Mais toi, tu n'es pas en train de te couper une robe de soirée, tu écris un livre...!
Ne t'occupe pas de ce qu'on écrit sur toi, que ce soit bon ou mauvais. Evite les endroits où l'on parle des livres. N'écoute personne. 
Si quelqu'un se penche sur ton épaule, bondis et frappe le au visage. Ne tiens pas de discours sur ton travail il n'y a rien à en dire. Ne te demande pas pourquoi tu écris mais pense que chacune de tes phrases pourrait être la dernière. 
Laisse le gratter à la porte, il va se fatiguer, ou veux tu que j'aille lui parler cinq minutes....?

Philippe DJIAN
Lent dehors
1991


jeudi 27 septembre 2018

Rêverie...




Ce que j'aime dans l'écriture, c'est plutôt la rêverie qui la précède. L'écriture en soi, non, ce n'est pas très agréable. Il faut matérialiser la rêverie sur la page, donc sortir de la rêverie.
Parfois, je me demande comment font les autres ? Comment font ces auteurs qui, comme Flaubert le faisait au XIXe siècle, écrivent et réécrivent, refondent, reconstruisent, condensent à partir du premier jet dont il ne reste finalement rien ou presque rien dans la version finale du livre ? Ça me semble assez effrayant.
Personnellement, je me contente d'apporter des corrections sur un premier jet, qui ressemble à un dessin qui aurait été fait d'un seul trait. Ces corrections sont à la fois nombreuses et légères, comme une accumulation d'actes de microchirurgie.
Oui, il faut trancher dans le vif comme le chirurgien, être assez froid vis-à-vis de son propre texte pour le corriger, supprimer, alléger.
Il suffit parfois de rayer deux ou trois mots sur une page pour que tout change.
Mais tout ça, c'est la cuisine de l'écrivain, c'est assez ennuyeux pour les autres.

Patrick MODIANO
Entretien dans Télérama - octobre 2014

lundi 20 août 2018

Chili con carne...



Elle m’a fait penser à une fleur étrange munie d’antennes translucides et d’un cœur en skaï mauve et je connaissais pas beaucoup de filles qui pouvaient porter une minijupe de cette couleur-là avec autant d’insouciance.


Philippe Djian
37°2 le matin


vendredi 10 août 2018

A la fin de l'envoi, je touche




Attendez !... je choisis mes rimes...Là, j'y suis.

Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l'abandon
Du lourd manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon;
Elégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Myrmidon,
Qu'à la fin de l'envoi je touche !

Vous auriez bien dû rester neutre;
Où vais-je vous larder, dindon ?...
Dans le flanc, sous votre maheutre ?...
Au coeur, sous votre bleu cordon ?...
Les coquilles tintent, ding-dong !
Ma pointe voltige : une mouche !
Décidément... c'est au bedon,
Qu'à la fin de l'envoi, je touche.

Il me manque une rime en eutre...
Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?
C'est pour me fournir le mot pleutre !
Tac ! je pare la pointe dont
Vous espériez me faire don,
J'ouvre la ligne, je la bouche...
Tiens bien ta broche, Laridon !
A la fin de l'envoi, je touche.

Envoi
Prince, demande à Dieu pardon !
Je quarte du pied, j'escarmouche,
                                                                        Je coupe, je feinte...
                                                                        Hé ! là, donc !
                                                                        A la fin de l'envoi, je touche

Edmond Rostand
Cyrano de Bergerac
1897