vendredi 10 mai 2019

Epitaphe


Ce matin je suis morte.
Ah non, ne commencez pas à pleurer hein ! (ou à vous réjouir pour certains, bande de rascals). 
Vous croyez vraiment que ça m'amuse ?
Je n'ai vraiment pas le temps de mourir. En plus j'ai laissé ma cuisine en bazar...

Je suis morte ce matin, c'est clair, net et visiblement définitif.
Ok
Juste un instant... je digère l'information....



Bien, soyons pragmatique, il y a quand même deux ou trois petites choses que je voudrais organiser. 
Hein ? Le lâcher-prise ? C’est quoi ??

Don d'organes
Je suis pour, à fond ! Prenez tout !

Les poumons : nickel ! Je n'ai jamais fumé, jamais fait de jogging ni de vélo dans les rues polluées de Paris. Je préférais prendre ma vieille voiture pour participer à l'effort commun de pollution. (Ah.... j'en vois de nouveaux qui se réjouissent de mon trépas)
Les reins et le foie : si l'on considère que les milliers de litres de Coca que j'ai ingurgités ont nettoyé le mélange abondant de bière, vin et petits apéros, c'est bon, prélevez !
Les yeux : bonne occasion, uniquement pour vue de loin et sans les reliefs !
Le cœur : il paraît qu'il est bon et généreux, alors si le cœur vous en dit...


Les obsèques
Pas de barbecue ! Ça c'est bon uniquement pour les chipos et les sardines.
Trouvez une petite boîte toute simple, sans frou-frou à l'intérieur. Sérieusement, vous m'imaginez déguisée en Barbie entourée de dentelles et de velours ?
Bon d'accord, une jolie robe, mais sans collant, ça boudine. Ah zut, je n'ai pas eu le temps de m'épiler....

Où ? J'ai un petit garçon qui m'attend depuis quelques années, mais si la place est déjà prise alors trouvez-moi un petit coin au soleil, loin du bruit.

Pour la tombe, j'imagine une petite stèle discrète de ce type :


Je vous laisse libre d'y faire graver quelques modestes hommages.


Des fleurs ? Oui plein ! Après tout, on ne m’en offre pas tous les jours ! Mais pas de fleurs emprisonnées dans des couronnes ou des potiches en simili marbre. Laissez-les libres, champêtres, bohèmes…
Et le premier qui s'avise de se pointer avec des géraniums je promets de venir le hanter chaque nuit pour l’éternité !
C'est moche, un géranium....


Comment ? C'est ma dernière fête de mon vivant... oui enfin presque, vous me comprenez quoi ! "J'veux qu'on rit, j'veux qu'on danse, j'veux qu'on s'amuse comme des fous" disait le Grand Jacques. Je veux des funérailles à l'Ecossaise. De la musique, du bruit, des éclats de rire. Ma photo au milieu de la pièce et mes proches accoudés à un vieux piano, qui se bidonnent en se remémorant mes conneries, une chope de bière à la main. Mais vous n'êtes pas obligés de venir en kilt, hein !
En vérité je n'ai absolument aucune idée de la façon dont on dit adieu aux morts en Ecosse, mais bon, vous voyez un peu le truc.

L'héritage, les sous, le pognon !
Le quoi ? Ah, le truc que je n'ai pas... 
Alors avec moi, le notaire peut aller se brosser, à moins qu'il un prenne un pourcentage sur les dettes.
En revanche, il y a des milliers de petites choses à récupérer dans mon antre, voir chapitre suivant.

Mon bazar
Aïe, je savais bien que j'aurais dû ranger un peu.
Vous venez de vous prendre la moitié de mes affaires sur le nez en ouvrant le placard ? .... Pardon, j'ai toujours aimé le rangement à la Gaston.



Jetez les factures, publicités périmées et autres journaux dans la poubelle jaune (celle des recyclables, faut être clean jusqu'au bout). 
Jetez tous les papiers. Sauf, sauf peut-être les centaines de pages gribouillées, d'histoires inachevées, de récits déjantés, de cris sauvages, de combats sanglants....

Cette fois c'est sûr, je ne mettrai plus jamais mon jean préféré, taille 38, qui attendait patiemment que j'entame mon 35ème régime pour le retrouver. Quoique, techniquement, comme dirait mon fils, je vais maigrir prochainement... 
Mon placard regorge de vêtements qui se marrent dès qu'ils me voient approcher, mais que je garde au cas où, miraculeusement, mes rondeurs se seraient envolées un matin au réveil.

Ah, oui... Y a t-il un bricoleur parmi vous ? Je lui lègue tous les objets que j'ai soigneusement démontés pour les réparer, et dont j'ai entre-temps perdu une pièce, une vis etc... Je crois que mon appartement ressemble à un puzzle géant !

Tout ce que je n'ai pas eu le temps de osé faire
Publier mon roman
Sauter en parachute
Visiter les contrées les plus reculées de notre planète
Dire NON plus souvent
Dire OUI plus souvent
Chanter dans une comédie musicale. Ok, sur ce coup, même si j'avais braillé "ouiiiiiii je le veux", mes prouesses de danseuse auraient peut-être légèrement freiné l'enthousiasme des producteurs. Un tel talent ignoré de tous, quel gâchis...




Je n'aurai décidément jamais aimé
Prendre le métro/bus/RER/boîte à sardines/ boîtes à odeurs 
Faire le ménage (Il y en a qui aiment ici ?) 
Avoir une maison sale (oui, je sais, la logique et moi....) 
Les endives cuites 
Les épinards
Les oeufs durs chauds 
Et pire encore, les oeufs durs chauds sur lit d'épinards, nappés d'une horrible sauce blanche. Plutôt mourir ! 
Ah, tiens, c'est fait !...

Dernières paroles
J'espère avoir suffisamment dit à ceux qui comptent combien je les aime.... non, on ne le dit jamais assez....

Arggg, ça y est ! Du mélo mielleux, du sentiment…. Je vous vois avec l’œil humide et la narine frémissante.
Finalement, je vais revenir, géranium ou pas, parce qu’il me reste encore des milliers de choses à vivre.
Je vous l’ai dit : je n’ai pas le temps de mourir, non mais !




mercredi 5 décembre 2018

Se situer délibérément en dehors de la littérature...


Bien sûr qu'ils vont compter tes adverbes, tes malgré que, et mesurer la taille de tes ellipses... c'est leur métier...
Mais toi, tu n'es pas en train de te couper une robe de soirée, tu écris un livre...!
Ne t'occupe pas de ce qu'on écrit sur toi, que ce soit bon ou mauvais. Evite les endroits où l'on parle des livres. N'écoute personne. 
Si quelqu'un se penche sur ton épaule, bondis et frappe le au visage. Ne tiens pas de discours sur ton travail il n'y a rien à en dire. Ne te demande pas pourquoi tu écris mais pense que chacune de tes phrases pourrait être la dernière. 
Laisse le gratter à la porte, il va se fatiguer, ou veux tu que j'aille lui parler cinq minutes....?

Philippe DJIAN
Lent dehors
1991